Israël - Histoire : la première fracture entre sionistes laïcs et orthodoxes
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Il y a tout juste cent ans se déroula, à Jérusalem, une affaires de mœurs qui a bouleversé le pays et a marqué, peut être, le premier affrontement majeur entre sionistes laïcs et monde orthodoxe.
Le quotidien Haaretz a publié dimanche un grand article de l'historien israélien Tom Segev, dans lequel ce dernier revient sur une affaire de mœurs qui eut lieu à Jérusalem, au sein de la communauté orthodoxe il y a tout juste un siècle.
Cette affaire "bouleversa le pays", comme l'écrivit alors Shmuel Yossef Agnon, futur prix Nobel de littérature.
L'histoire se déroule à Méa Shéarim, à l'hôtel Warshawsky, dont le propriétaire, Yaakov Yosef Herling, était censé veiller sur une adolescente âgée de quinze ans, Haya Dina Sofa Kaiser et son jeune frère.
Haya Dina était la fille d'un rabbin renommé, un "Admour", qui menait une vie aventureuse qui l'avait amené à Londres notamment.
En 1909, il envoie sa mère, sa fille et son jeune fils à Jérusalem, demandant à l'hotelier de veiller sur sa famille moyennant rétribution.
En 1912, une brochure de soixante dix pages, signée Arieh Meïr Kaiser - qui n'était autre que le frère ainé des deux enfants, paraissait dans la ville de Jaffa, accusant "Herling, le magouilleur de Jérusalem".
On pouvait y lire que l'hôtel Warshawsky était en fait "une maison close", où des clients juifs comme arabes fréquentaient des prostitués des deux sexes.
L'auteur y dénonçait encore le viol de la jeune Haya Dina Sofa Kaiser par le propriétaire de l'hôtel. Entre temps en effet, à l'âge de 15 ans, Haya Dina révélait à sa grand-mère le viol dont elle avait été victime.
Quelques jours après la parution du pamphlet, les journaux du Yishouv rapportent tous "l'affaire";
Herling, un membre important de l'Agoudat Israël, poursuit l'auteur de la brochure – le frère ainé – devant les tribunaux rabbiniques, niant les faits.
Le procès se tint à Jaffa et attira des centaines de curieux; mais bien peu purent entrer au domicile du Rav Kook, le Grand Rabbin de la ville.
Celui-ci était un ami de Kaiser et avait reçu des soutiens financiers de sa part plusieurs mois avant le procès (ces aides n'avaient rien à voir avec la procédure judiciaire).
Au lieu de se récuser en raison de ces liens, Avraham Cook désigna une cour rabbinique et fait sans précédent, y fit siéger six notables en tant que juges – dont Mordecai Ben Hillel Hacohen, l'oncle de Rosa Cohen, la mère d'Itzhak Rabin, et Yaakov Shertok, père de Moshe Shertok, premier ministre des Affaires étrangères de l'Etat d'Israël, puis Premier ministre entre les deux mandats de David Ben Gourion.
Ce contexte explique l'issue du procès, décrit comme une confrontation entre le "vieux yishouv", les communautés juives de Palestine antérieures au mouvement sioniste et le "nouveau yishouv", entre Jérusalem et Yaffo, mais aussi entre les juifs orthodoxes et les sionistes laïcs.
Le tribunal tint 12 audiences, auditionna 43 témoins et..Décida de ne pas rendre de verdict mais seulement de publier les résultats de l'enquête, qui n'établissait ni innocence ni culpabilité; les opinions des médecins qui avaient examinées Haya Dina s'opposaient.
Herling ne fut donc pas condamné
Le Rav Kook a demandé au tribunal qu'il avait institué de pouvoir exprimer son opinion personnelle sur les faits, ce qui lui a été refusé par les juges. Aujourd'hui encore, en l'absence d'écrit, il est impossible de savoir ce que comptait exprimer celui qui devait devenir le premier Grand Rabbin d'Israël.
A Mea Shearim, on croyait fermement à la thèse du complot des laïcs contre Herling et à "l'impureté" de la jeune fille.
Après avoir déménagé dans le centre moderne de Jérusalem, l'hôtel restera jusque dans les années soixante la propriété de la famille Herling, dont un des descendants, le général de brigade Avraham Arnan, sera le fondateur de la célèbre Sayeret Matkal, une des grandes unités spéciales de l'armée israélienne.
Selon Nathan Baron, un spécialiste de l'histoire des tribunaux à l'époque du Yishouv, "l'importance de cette affaire va au-delà des conflits personnels, et trouve sa place dans l'histoire sociale et politique du pays, mais aussi dans celle de ses médias", comme il le souligne dans un article publié ces jours-ci par la prestigieuse revue Cathedra, entièrement consacré à l'épisode de l'hôtel Warshawsky.
(D'après un article de Tom Segev, Haaretz)
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